En venir où

L’espace d’une ou deux secondes, entre mairie, salle des fêtes et lotissement, la boule est une extension de la main, les nerfs restent liés par l’esprit à sa trajectoire et à son suspens, courbe irrésistible vers le sable irrégulier au milieu de quoi et sous forme de but, l’objet désiré. Il y a une beauté du geste amplifié, comme dans tous les sports de tir : lancer du javelot, tournoiement du marteau, pirouette cacahuète, bouteille de bière à choper par le col, cigarette penchée au cendrier aveugle, dernière touche d’huile d’olive au-dessus de la salade, premier baiser d’été endiablé ou l’inattendu posé sur une page blanche ; c’est du pareil au même, on ne réfléchit plus car il ne se passerait rien. On dirait même que cela vient du ventre, sis là depuis longtemps sans qu’on s’en aperçût, comme on se lance à vif pour sauver quelqu’un de la noyade ou des griffes d’un chien. Ou comme certaines grappes de notes de guitare : c’est de la fantaisie, et c’est du sérieux. C’est du temps, et c’est de la résistance.

Par conséquent, même si le lien de causalité ne tombe pas du ciel, un clic sur les photos enclenchera aujourd’hui une palette de verts, seul vrai luxe. On en vient là : aimer les gens ça ne s’explique pas sinon ça sonne faux.

Tchavolo Schmitt, Valse à Dora, ft. Samy Daussat, Costel Nitescu, le 20 sept 2008 au théâtre de l’Alhambra)

Autour d’Hambye, au milieu


Le chemin tourne en boucle à l’envers des aiguilles d’une montre. Par cet indice conséquent, réflexion faite il n’était pas surprenant de voir surgir du passé certains personnages désembués de la torpeur dans laquelle on les confine par habitude, par réflexe, ou pour se préserver de leur vivacité inopinée. Ainsi l’abbaye d’Hambye et son chapelet de ruines, au milieu de quoi un élan architectural inusable et intact. On cherche, tout autour, les traces invisibles de ce qui a pu nous emmener ici pour la première fois. Cause perdue, comme les personnes qu’on a aimées déraisonnablement avec une contrepartie chimérique, perdues de vue mais conservées en mémoire telles quelles dans une jeunesse depuis longtemps enfuie et à propos de qui, en fin de compte, le moindre signe faisant état de leur existence — parole en l’air, hasard d’une rencontre, témoignage direct ou indirect, image d’elle entraperçue floue au milieu d’inconnus — suffit à notre bonheur, en tout cas à ne pas trop souffrir. Mais pourquoi ce désordre, s’admonestons-nous alors, inutilement bien sûr.

La boucle effectuée comme on aurait fait le tour d’une île, reste une forme de saudade et une fine poussière aux jambes. Il est temps de rentrer à la bien nommée Moinerie, dans l’ordre des jours à venir.

(à partir d’ici, tout clic sur une image déclenchera l’apparition d’une autre image comme un clac, si l’on ose dire et si l’on insiste ; mais là encore n’est-ce peut-être qu’une illusion)



Prévert, et autres couleurs

Il n’est pas interdit d’aller chercher le réconfort du côté des morts. Omonville-la-Petite (il y en a donc une Grande), à moins de cent kilomètres (« à vol d’oiseau », il n’est pas précisé lequel) est une destination moins extravagante que la terrasse de la brasserie, seul derrière son masque et les mains enduites d’un gel hydroalcoolique anonyme.

On en fait le tour par les chemins en une petite journée (elles sont longues en ce moment, et les arrêts sont fréquents : c’est une marche omnibus) avec de quoi becqueter dans le sac à bretelles. Sans crainte du ridicule et des bêtes sauvages (hirondelles, veaux, et même un blaireau), on déjeunera en petite tenue, allongés sur l’herbe. Curieusement, il n’y a personne, à portée de jumelles des cheminées de l’usine de traitement du combustible nucléaire de La Hague ; les récits de Volodine sont nettement plus peuplés. La maison, et son petit musée, sont fermés. Sagesse populaire.

Le cimetière est un jardin, comme prévu. Les poètes sont des jardins à miroir. Parmi les quidams, quelques noms réconfortants poussés là pour la cueillette du jour. Alexandre Trauner (le décor tiendrait peut-être tout entier dans les studios de Billancourt). Au retour, la mer est remontée (sans excès) contre la butée du port (qui porte le nom de Racine, respect augmenté), départ et fin de la boucle. Repos. La fatigue commence par les pieds, puis remonte délicatement le long des mollets, des cuisses et des hanches. La fatigue est bonne fille, au fond (c’est une parole en l’air, et il y a toujours trop de photos, hélas…)


La Pointe d’Agon, virgule

La Pointe d’Agon, virgule,
N’a pas fini de nous conter
Les adorables minuscules
Vies des amateurs d’étés

Si tôt que l’on frôle la sente
Le sel le sable et les herbiers
Une odeur tenace nous hante
Celle des fruits de mer blessés

De jeunes garçons sous la dune
Beaux et nus comme le ver marin
S’exhibent aux filles importunes
Mus par un esprit coquin

Si un jour le soleil se couche
Et, malheur, ne se lève plus
Une dernière fois sur ta bouche
Je tenterai l’inattendu

Mais à présent l’esprit tranquille
Sans désirs ni tentations
Des brises-vent j’en compte mille
Blanches et noires itérations


Sangsues

En allant vers le nord, en allant littéralement par monts et par vaux sur la commune de Doville (dont le nom a touché Proust encore plus haut géographiquement parlant, et au bord de la mer – volonté de brouiller les pistes ?), je ne pensais à rien de bien intéressant et surtout pas à ce que j’allais écrire ici. Ou alors, et puisque ce sont des lieux connus intimement du vieux Barbey (dont ma lecture remonte à l’antiquité, mais que je ne pouvais décemment pas exclure du paysage), peut-être aux landes et plateaux calcaires traversés par les personnages de Jacques Abeille, de lecture plus récente et surtout plus rapprochée, et même si Julien Gracq, José Corti et jusqu’à Bernard Noël semblent n’être jamais intervenus pour encourager la lecture de ses livres, en tout cas de ses livres « post-érotiques ». Quoi qu’il en soit, tout ce beau monde était absent de mes pensées dans les quinze kilomètres de cette boucle autour du marais au nom approprié de Sangsurière, marais que l’on n’aperçoit d’ailleurs jamais, ou alors de très loin, à l’instar de ces lieux semble-t-il inatteignables que sont le Désert des Tartares, le lac de Grand-Lieu ou le Rivage des Syrtes. Par conséquent il y aura quinze photos travaillées par le Temps, celui-ci méritait bien cet hommage avant de retomber dans l’oubli, puisque là est son sens et son sel, sa douceur parfois.


L’ordre des choses

 

Le plaisir le plus immédiat, après l’affaire préoccupante du printemps de cette année, fut le premier passage d’un avion de tourisme dans le ciel redevenu bleu. Tandis que les long-courriers étaient encore bien sages, le petit monomoteur (Cessna, Beechcraft, Jodel ou Piper, l’un d’entre ces noms exotiques ?) rappelait des après-midi en bord de mer ou à la montagne, quand son chant si haut, si lent, dure le temps de boire une bière ou de tourner trois pages. Mais il est si léger, ce vrombissement, si régulier qu’on ne l’entend plus, et c’est seulement lorsqu’il revient faire son tour, bien des années plus tard, qu’on se remet à penser, à la seconde : mais oui, nous étions sous le Ventoux, ou vers les Dentelles de Montmirail, l’herbe était déjà haute et les enfants pas encore nés (par exemple, et parmi d’autres).

 

 
 
 

Il est arrivé dans une voiture dont j’ai oublié le modèle, mais c’était m’a-t-il semblé un utilitaire, ou plutôt un pick-up. En tout cas son bras droit était plâtré jusqu’au-dessus du coude, ce qui m’a fait penser qu’à moins d’avoir une boîte automatique, ou bien d’allier la souplesse à l’ambidextrie, la conduite devait être pour le moins périlleuse. Il s’est garé dans les places en épi sous la laverie, puis mon esprit a été occupé par autre chose. Une deuxième voiture est arrivée quelques minutes plus tard et s’est elle aussi garée non loin de là, une Audi A4 grise dont une femme est sortie sans attendre. Il et elle se sont rejoints sur une place de parking vide et sous un arbre à équidistance de leurs véhicules respectifs, et elle et lui se sont étreints en fermant les yeux. Puis ils se sont regardés en souriant, à se toucher presque. Sans un mot, ou peut-être un murmure. Prudents. On aurait pu penser à un frère et une sœur qui ne s’étaient pas revus depuis la fin de l’enfance. Enfin, chacun a regagné sa voiture, et chacun est reparti dans sa direction.

 
 

Par conséquent on a pris la route, et on est allés au Mont-Saint-Michel.

On est allés au Mont-Saint-Michel car il faisait beau.

On est allés au Mont-Saint-Michel car il faisait beau et on imaginait qu’avec cette histoire des 100 km il y aurait peut-être moins de monde que d’habitude.

On est donc arrivés là, et ce n’est pas tant qu’il y eût moins de monde que d’habitude, c’était qu’il n’y avait pour ainsi dire personne. Personne, c’est à dire sur le môle 16 voitures, 3 camionnettes et un camion à benne. La jetée qui mène au Mont était elle encombrée de six promeneurs. Ces personnes n’étaient que rarement statiques. De toute façon il n’y avait pas de gendarme, et trop de vent pour faire décoller un drone.

Les commerces sont fermés, ce qui est un bienfait. Il faut tout de même, avant de monter à l’abbaye, fermée elle aussi (nous croiserons pourtant, dans les escaliers déserts, une moniale aussi furtive que souriante) emprunter la rue des vendeurs de cochonneries aux volets clos, hôtels et restaurants abandonnés à la va-vite et à la propreté douteuse, seul le vent nous épargne leurs remugles. L’église était ouverte, dans son chœur priait ou réfléchissait, ou les deux à la fois, assoupi mais attentif sur la banquette (il doit exister un mot pour décrire cet état en apparence privilégié dont jouissent souvent les ecclésiastiques et d’autres gardiens, et parfois les vieillards) le prêtre de la paroisse. Les mouettes, les hirondelles et les goélands se sont réappropriés provisoirement le rocher. La marée, délicatement, monte, et ourle un rivage en mouvement.

(A partir de cette photo, et en cliquant, chaque photo en ouvre une autre dans un deuxième onglet, ce qui a pour mérite de raccourcir de moitié le déroulé de ce billet déjà fort long, sans encombrer à l’excès votre navigateur, c’est un souhait)

Une fois revenus sur le continent, cette fois-ci avec le concours de la navette, l’air s’étant rafraîchi, pas encore de bar ouvert le long du Couesnon, rien que des boutiques de vêtements certifiés marins, et d’autres de galettes pur beurre. Ne reste plus qu’à choisir son camp : Normandie ou Bretagne, camarades. On connaît la chanson. Et on entend au loin le bourdonnement d’un ULM qui a réussi à décoller.


Une vie meilleure

C’était dans l’après-midi, dehors le soleil rayonnait exactement au-dessus les grands ifs. En dedans, poussière, tiédeur, peu d’activité. À la télévision, un film en replay sur une chaîne lambda commençait. On y voyait un ouvrier sur son lieu de travail. Seul, sans un mot, il agissait. Un narrateur, en voix off, décrivait l’environnement du personnage, l’ordre de ses mouvements. La voix, nette et précise, grave et légèrement voilée, ressemblait à celle de François Truffaut ou encore à celle de JLG dans un film de la Nouvelle Vague. Ce fut la première impression, captivante, bien que subtilement anachronique, dans un film manifestement récent compte tenu de l’âge des acteurs, un film de ce siècle, en tout cas. Les premiers dialogues, rares puis plus fournis, n’interrompirent pas le narrateur qui trouvait toujours un blanc pour continuer sa description presque clinique des lieux et des gestes. La précision de cette voix, prodigieuse de douceur et d’objectivité mêlées, était telle qu’elle s’étendait à la description du hors-champ : voix d’enfants, rumeurs de la ville, murmure du vent dans les arbres, bruits de chocs et de tôle froissée, etc.

Après une bonne demi-heure de regard et d’écoute, dans un état d’apesanteur extralucide (ou plutôt d’engourdissement, comme on va le voir), j’ai fini par remarquer une icône inconnue dans un coin du téléviseur. À contrecœur, j’ai mis sur pause pour manœuvrer la télécommande, et voir de quoi t’est-ce.

Dans les paramètres de réglage, était activée la fonction audiodescription, à l’attention des déficients oculaires et des non-voyants.

Alors, une fois déboutonnée la touche coupable j’ai regardé la fin du film, par l’absence de la voix fraternelle devenu terne, alors qu’il ne le méritait pas (la presse, d’ailleurs lui rend hommage), et puis j’ai rempli un formulaire d’attestation dérogatoire (d’avance découpée dans le journal, je dois en avoir une bonne douzaine) à la case 5, et je suis sorti me perdre dans la nature.

En réfléchissant, je me suis souvenu d’un ballet vu sur le même poste de télévision quelques heures auparavant : il m’avait mis sur la voie de l’écriture de ce souvenir. C’était un ballet du nom de Body and Soul, une chorégraphie de Crystal Pite. En particulier, une voix off (celle de Marina Hands, qui n’est pas un automate), y définit l’espace et les mouvements de Figure 1 et Figure 2, deux danseurs en pas de deux. Et cette voix off, sans aucune équivoque, est l’écriture même créant la danse, on n’imagine pas un seul instant se voir amputé d’elle, plus encore que de la musique en accompagnement, pourtant fort belle.

Alors j’ai poursuivi ma promenade dans la campagne.

Ensuite j’ai repensé à l’idéologie qui accompagne les progrès de la maladie depuis le début du confinement. Effets politiques scientifiquement dosés, impossible d’y échapper en allumant le poste de radio, a fortiori la télévision, où ça suinte habituellement en abondance. Il serait facile de se prendre au jeu, s’y habituer en parallèle au décompte des morts, s’habituer aussi aux contre-pieds systématiques de l’opposition officielle, admettre le flot de paroles comme une petite musique en easy-listening, mais là par contre, on aurait tort.

Comm’ Mélenchon j’ai les cheveux longs / Comm’ Mélenchon je porte un veston

Non mais sérieusement, j’ai continué ma route dans la campagne.

Au retour, avec le smartphone j’ai enregistré les sons ambiants dans la soirée, puis dans la nuit. Il faut tendre l’oreille, d’abord on n’entend rien, un bruit de fond grésille, et puis au début de la nuit il y a une sorte de combat, impossible de deviner qui ou quoi, mise à mort ou copulation, ce genre de bruit parfois citadin, clandestin, dans mon souvenir. Sans y porter attention, une chouette hulotte chante sa solitude et sa soif d’aventure dans un bosquet lointain.

Après, le sommeil vient quand il veut.


Radioscopies

Pendant le confinement les morts reviennent nocturnement, jusqu’ici tout va bien, mais ils nous prodiguent leur tendresse, comble de la cruauté. Il faut leur pardonner, ce ne sont plus des spécialistes du réveil. C’est peut-être l’occasion, quand on en a la force, de fouiller les différents qui nous animèrent à leur encontre et de clore le débat, jusqu’à la prochaine catastrophe.

L’une de nous deux ici a perdu l’odorat subitement au début de la saison sèche. Cela revient progressivement, en commençant par les odeurs fortes : whisky, thym, ail, excréments. La ligne forte des choses, donc. C’est l’occasion, là aussi, de sillonner les petits bonheurs qui nous entourent et d’en exprimer le suc, jusqu’au prochain ravissement.

(alors le geste, la route, les autres)


La lieue de marche

Puisque c’est ainsi, attestation dérogatoire en poche, et pas grand chose d’autre sur soi si ce n’est des fanes de radis, histoire de rendre son dû à la terre, on part pour une balade d’une heure. Avec un peu d’audace, elle pourrait être portée à deux heures, car ici en pleine campagne qui craindre, en vérité ? Le garde-champêtre, la gendarmerie montée ? Un garde-chasse perdu depuis le mois dernier ? Un quidam jaloux ou à l’esprit policé ? La pie-grièche, le pivert ? Un concitoyen ; le sénateur Philippe Bas, en embuscade entre deux commissions constitutionnelles, ou le député Stéphane Travert, soutien fertilisant des néonicotinoïdes ? Vétilles, fumées. En fait, sur le chemin nous ne croiserons personne, en dehors d’une végétation en avance d’un mois, comme elle le devient chaque année, si bien que bientôt nous célébrerons l’arrivée de l’été botanique en plein hiver, un peu comme le nord magnétique s’approche continûment du nord géographique, mais à un rythme plus lent, pour le moment.

Pour en venir au sujet, une heure de marche cela donne, sur la carte, une lieue, mesure d’Ancien Régime qu’on pourrait appeler désormais une heure NN, pour Nouvelle Norme (sans besoin de mettre un masque), ce qui correspond à peu près à un aller-retour par le chemin creux jusqu’à l’église, pas encore désacralisée en dépit d’une fréquentation étique, m’a-t-on dit, peut-être grâce à son if protecteur, nul ne le sait à part peut-être son hôte le hibou. Dans le chemin, duquel il est difficile de sortir a contrario d’une promenade en ville, aux incessants carrefours, on marche sous le niveau du sol environnant. Il en résulte une végétation d’ombre, ou de mi-ombre, végétation forcément fantastique, en littérature spécialisée : stellaire holostée, compagnon rouge, herbe à robert, véronique agreste, jacinthe des bois, géranium des prés… Encore une fois, des mots que l’on retrouve chez le Mayennais Jean-Loup Trassard, et son bien nommé roman L’homme des haies.

Dans le doute, et puisque la nature n’existe pas, autant ne rien faire sinon le dire, et laisser tel quel le paysage inventé, éviter autant que possible sa destruction. Mieux encore, multiplier sa diffusion. Pour preuve, ces quelques photos (au nombre de douze, nombre horloger et facile à retenir, comme une table de multiplication).


Loin du volcan éteint des cendres de l’hiver

C’est pas le tout, comme dirait Joseph (une vieille blague de lycée, à l’époque il y avait un journaliste sur France Inter qui s’appelait Joseph Paletou ; mais laisse tomber). C’est un voisin photographe avec qui je parle tous les jours derrière la haie (derrière chaque haie il y a un voisin à qui parler. C’est commode, la haie est un geste barrière à elle toute seule, on respecte ainsi la distanciation sociale, en attendant une réévaluation de la doctrine, selon la belle formule gouvernementale directement issue d’une grande école de commerce. C’est commode, les écoles de commerce, ou l’ENA, ça vous fournit un langage tout fait directement applicable à n’importe quelle situation de conflit ; des expressions auxquelles personne ne comprend rien, sauf que, en creux, on voit bien que cela dissimule un grand désarroi, un désarroi scolaire en quelque sorte, et cela n’a rien d’étonnant de la part d’une bande de gamins, regardez-les bien s’agiter, aucune intention de nuire derrière tout ça, quand tu sors d’une école de commerce tu es incapable de second degré, tu es persuadé de bien faire sans aucune espère de recul, c’est dans ton ADN, tu fais le job et puis c’est tout. Les chiffres tombent chaque jour à heure fixe, froids comme la mort et puis on arrive à un plateau, comme celui d’une belle courbe statistique sur un tableau d’HEC, et la victoire est presque là, on sent bien déjà les futurs applaudissements, le champagne en douce, les filles faciles et le capitalisme sera le grand vainqueur, comme d’habitude, inutile de faire des phrases. Le système de santé ? mais ce sont des gens formidables, mon vieux, regarde comme ils y sont arrivés, on avait bien prévu le coup, hein, continuons à fusionner ! Mais là n’est pas l’objet de ce billet, puisque c’est le jour de Pâques). Le voisin m’a dit, et bien, c’est simple, puisqu’on ne voit plus personne je fais le portrait des fleurs. De toutes les fleurs.

Un parent, avec qui je correspond quotidiennement m’a envoyé deux photos de famille, dont une que je ne connaissais pas. Ce sont deux photos de ma mère accompagnée de son cousin à des époques différentes. Je date la première de la fin des années 20. Charlotte et Georges les pieds dans la rivière du Faou, ou peut-être dans l’Anse de Keroullé, je ne sais pas. Ce qui me frappe, au-delà du geste tendre de ma mère autour des épaules de son cousin, c’est son expression, les traits qu’elle conservera intacts toute sa vie. La mer est froide, probablement. Les visages, malgré un timide sourire, sont durs. De sorte que, par un effet d’optique, ou plutôt de brouillement historique, alors qu’elle a dix ans à peine il me semble voir le corps d’un enfant auquel on aurait ajouté une tête d’adulte (coiffée d’un couvre-chef étrange) comme sur certaines photos d’Europe centrale à la même époque, par exemple les photos d’André Kertésj. Le contexte est tout autre, forcément, et le grand-père veille, comme souvent sur les photos il est là, totem familial et par ailleurs chef de gare, épargné par la Grande Guerre du fait de sa fonction.

La deuxième photo montre les mêmes trente ans plus tard, cette fois-ci près de Granville, je le sais par une autre photo du même film daté 1949 où ma mère chevauche la moto de Georges pas très loin de la maison des parents Dior (voir à la fin de cet article). Je ne crois pas reconnaître pas Granville, ni même Jullouville, j’observe la dune à l’arrière-plan et ils doivent être à Donville-les-Bains, ou peut-être Saint-Martin-de-Bréhal, difficile à dire. Pas loin d’ici, en fait. Géographiquement proches, tout d’un coup. En dépit des épreuves traversées chacun de son côté, ils ont l’air serein, c’est un week-end de rencontre, en été. Sans doute est-ce mon père (lui aussi rescapé d’une guerre, mais la Seconde) qui tient l’appareil photo, son Foca, il n’a jamais su vraiment utiliser le posemètre et la photo est surexposée, mais j’aime bien le cadrage. Et puis les photos d’époque, c’est toujours la même chose, hein, on y tient à son Barthes (une autre école, mais pas celle de commerce) ce sont bien les photons qui ont touché les corps qui se retrouvent emprisonnés dans le bromure d’argent, ça vous en ajoute une couche de sensibilité, forcément.

Sinon, je me répète mais c’est Pâques, c’est important, les gens qui ont reçu une éducation chrétienne le savent, même quand leurs études les ont éloignés du concept, jusqu’à parvenir à l’extrême opposé ça reste vissé au corps, inextirpable (mes amis communistes fils de communistes nés avant 1950 ont du mal avec ça, je comprends, le point de vue diverge, enfin bref, il est possible de s’abstraire et désormais on est sur la même barque, intellectuellement et émotionnellement) mais je m’éloigne du sujet, une fois de plus. La période n’est pas propice à la suite dans les idées, même lire est difficile, parfois. Ecrire, n’en parlons pas.

Donc on a fait comme si de rien n’était, inutile d’applaudir (la façon dont on traite les vieux dans les EHPAD, c’est dégueulasse ; mais non, j’avais dit que je ne parlerais pas de ça. L’approche globale, mon cul). On a acheté, symboliquement, en accord avec la bonne vieille tradition païenne, des œufs de Pâques, on les a disséminés dans les endroits habituels typiques de la pratique, jusqu’au fond du jardin mais, par précaution, loin du volcan éteint des cendres de l’hiver, pour que personne ne se salisse dans ses coulées noirâtres. On entend juste les oiseaux et des milliards d’insectes, la troupe de pintades du voisin, les poules plus discrètes, et tout ça disparaîtra en moins de temps qu’il n’en faut pour faire d’un enfant sans défense, mais bien né, un bon soldat sorti d’une école de commerce, ça urge. Tout urge, désormais.

Les petits-enfants, pour l’heure confinés dans un immeuble parmi des milliers d’autres enfants (ils sortent jouer dans la cour, comment les en empêcher…) viendront y faire la chasse un jour prochain, il n’y a pas de doute. Chacun, on a encore des souvenirs de chasse aux œufs avec un panier, tu refroidis, tu tiédis, tu brûles, et ça nous manque, cette chaleur. Sévèrement.


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